Row rect Shape Decorative svg added to top

Année 2026-Homélie pour le 19ème dimanche du temps ordinaire (MAHB).

saint pierre pénitent

Le doute et la foi. 

 

Est-ce que je crois à un fantôme que je me suis forgé ou bien à la réalité du Fils de Dieu fait homme? Est-ce que je crois à un catalogue d’idées qui forment un joli objet intellectuel, ou est-ce que je crois en quelqu’un que je rencontre au quotidien?

______________________________________________________
Voilà l’un des deux dimanches de l’année où l’Evangile nous met sous le nez la question du doute et de la foi. L’autre dimanche, c’est celui de l’Octave de Pâques avec la figure de saint Thomas, qui veut voir les plaies du Ressuscité pour croire. Et aujourd’hui, c’est à travers la figure de Pierre que la liturgie nous parle du doute.

Reprenons le cadre. Jésus, semble-t-il, désire vraiment être seul. Dimanche dernier, il souhaitait porter le deuil de son cousin Jean-Baptiste que le roi Hérode venait de faire assassiner. Mais, une fois parti au désert, les foules le rejoignent et il les nourrit. Une fois le repas fini, Jésus renvoie et la foule et les disciples et il va enfin, cette fois-ci, pouvoir être un peu seul pour prier son Père.
Les disciples, bien obéissants, se retrouvent donc seuls sur le lac et, « comme d’habitude » allais-je dire, c’est quand vient la tempête qu’on réalise que Dieu n’est plus là. Quand Dieu se tait et que le vacarme du monde, de la haine, de la lutte entre les humains, de la dégradation des biens les plus précieux de notre vie, à la fois nos cadres de vie et les relations de respect et de fraternité entre nous… quand tout cela semble disparaître et se dissoudre, c’est alors que se pose le problème majeur de notre existence chrétienne aujourd’hui. C’est là la figure de Dieu qu’on n’aime pas beaucoup: Dieu se serait retiré de la marche du monde et nous laisserait nous débrouiller avec des problèmes, alors qu’on croyait bien faire en s’embarquant, sur son ordre, au milieu des affaires du monde.
Comme disciples de Jésus, nous croyons en effet à un Dieu absent: « Après son Ascension, Jésus s’est assis à la droite de Dieu » (Mc 16,19) répétons-nous dans le Credo. Mais, est-ce que, vraiment, il nous est plus difficile de croire en Dieu que les disciples ? Est-ce que pour eux c’était plus facile de croire en Jésus Fils de Dieu, eux qui vivaient H24 avec lui, et étaient témoins directs de son enseignement et de ses miracles? La figure de Pierre dans cet Evangile nous montre que ce n’est pas si clair que cela.

Première remarque au sujet de Pierre et de sa barque. On a coutume de parler de « la barque de Pierre » et de voir dans ce frêle esquif battu par la tempête et secouru par Jésus une image de l’Eglise, placée sous la responsabilité de Pierre et conduite par le Christ. Donc on dit « la barque de Pierre ». Mais l’Evangile ne nous dit pas que c’était la barque de Pierre. Ni cette version de Matthieu, ni les épisodes similaires de tempête apaisée chez Luc et Marc. C’est plus tard qu’on a développé cette image. Pierre n’était pas un riche armateur avec une flotte à disposition et on ne sait pas si c’était vraiment sa barque. Ce qui est clair en tout cas, c’est que c’était, pour cette soirée-là ou pour cette nuit-là, la barque des disciples, en nom collectif. Si on fait de cette barque la barque de Pierre, on est tenté de faire de l’Eglise l’Eglise du pape. Mais le pape n’est pas le propriétaire de l’Eglise, qui serait plutôt la SCI de tous les baptisés… On s’est même imaginé que c’était Pierre seul qui avait la parole dans la barque, ce qui a pour effet un peu odieux, quand Pierre s’éloigne à la rencontre de Jésus, de voir le patron essayer de se sauver tout seul comme un mauvais capitaine abandonnant le navire.
Pierre ne fait pas preuve d’un courage extraordinaire, mais il fait tout de même quelque chose d’exemplaire. Tout le monde dans la barque, lui compris, pense que Jésus est un fantôme. Et Pierre se dit: « Si tu n’es pas un fantôme, je voudrais voir si tu es capable de me sauver moi aussi dans la tempête en marchant sur les eaux ». On pourrait critiquer Pierre parce qu’il aurait cherché des preuves matérielles pour être conforté dans sa foi mais ce n’est pas tout à fait ça. Au contraire, jusqu’ici il a bel et bien cru en Jésus… mais il se demande si ça tient, si ça passe le test de la tempête qui menace sa vie. Il pousse Jésus dans ses retranchements en lui disant : « Si tu n’es ni un fantôme, ni une illusion, tu dois me sauver! » La seule chose qu’on pourrait reprocher à Pierre dans son comportement, c’est peut-être de vouloir se sauver tout seul car en sautant de la barque, il laisse les autres continuer à ramer au milieu des vagues. Mais dans cette interrogation, il a le courage de poser la question de la réalité de la foi. C’est là un des aspects fondamentaux du ministère de Pierre. Il ne consiste pas à croire à notre place ou à nous dire ce qu’il faut croire, mais il nous interroge: « Si croire est ardu, si votre foi est difficile, si vous la prenez pour une illusion, si vous êtes tentés de penser que Jésus est un fantôme ou une projection de votre esprit, alors essayez d’éprouver que ce n’en est pas un, qu’il est réel, et trouvez le lieu au milieu de la tempête où, en criant vers lui il vient vous tendre la main ».
Autrement dit, paradoxalement dans cette histoire, le plus important est l’attitude critique de Pierre qui va chercher le premier à savoir s’il s’agit ou non d’un fantôme, il va vouloir le premier vérifier si sa foi tient ou non. Ce n’est peut-être pas très adroit comme manière de procéder mais c’est le propre du ministère de Pierre: il sort « hors de lui-même » pour vérifier, dans la tempête, la qualité de sa foi, en la soumettant à une critique radicale, en s’exposant à la mort, pour retrouver Jésus. Et il le fait au nom de tous les disciples, ses frères. Jésus ne dira pas autre chose, à la fin de l’Evangile de Luc, quand il confirme Pierre dans sa mission de premier parmi les Douze en lui disant : « Quand tu seras revenu [dans la foi], affermis tes frères » (Lc 22,32).

Dans notre foi, au lieu de se dire: « J’y crois parce que le pape l’a dit » ou « parce que l’Eglise l’enseigne », ce qui est une réaction très commune et très paresseuse parmi les baptisés, on devrait plutôt se poser la question: « Est-ce que je crois à un fantôme que je me suis forgé ou bien à la réalité du Fils de Dieu fait homme? Est-ce que je crois à un catalogue d’idées qui forment un joli objet intellectuel, ou est-ce que je crois en quelqu’un que je rencontre au quotidien? Est-ce que Jésus-Sauveur me rejoint au milieu de ma réalité pleine de tempêtes, de doutes existentiels, est-ce que ma foi est réelle, c’est-à-dire: est-ce que les ressources de la foi rencontrent ma réalité, notre réalité, tissée aussi de doutes, de crises, de manques de confiance etc. ? » C’est, je crois, la seule vraie question.

 

Pierre a donc quand même le courage de se jeter hors de la barque et d’aller à la rencontre du Christ. Si Pierre est un héros de la foi, c’est parce qu’il a accepté la mise à l’épreuve de sa foi, il a osé le doute et la critique. Mais il faut bien faire attention à ce que l’on fait: si on accomplit ce geste critique simplement pour trouver ou restaurer une certitude en soi-même afin de se dire: « Ça y est c’est bon, j’ai testé la validité de ma foi en lui trouvant un ancrage matériel ou rationnel », on risque fort de se casser la figure.

L’itinéraire de foi que Pierre nous montre est celui d’une critique qui fait jaillir la confiance. Non seulement pour lui-même, mais pour tous les disciples. Pierre n’est pas le maître de la foi de ses frères, mais il en est le serviteur. La figure de Pierre nous dit que si on croit seulement parce que ça nous plaît de croire à nos illusions, à nos fantasmes, parce que ça fait chaud au cœur, on passe à côté du sujet. Mais si au contraire on croit pour rejoindre tout à la fois la réalité de Dieu fait homme, la réalité de la vie des hommes et la réalité de notre propre vie, alors la foi change tout. Alors que Pierre commence à s’enfoncer, le Christ lui dit: « Tu n’as pas eu assez la foi, tu m’as défié comme si je n’étais pas réel, mais je suis bien réel et je suis là. Et la foi, c’est d’accepter que je sois la réalité, que je me tienne toujours à tes côtés, même si, à certains moments, tu as l’impression que tu te fais mener en bateau et que la tempête continue, car la foi n’est pas là pour répondre à quoi que ce soit comme un catalogue de solutions à des problèmes, mais elle est là, je suis là, avec toi dans la tempête». La foi, c’est ça.

Dernier petit détail qui devrait nous faire réfléchir, à la toute fin de l’épisode: quand Pierre est remonté dans la barque, avec Jésus, ce n’est pas Pierre qui s’incline devant Jésus, mais tous les disciples qui sont dans la barque. La foi de Pierre a rejailli sur les autres, dont la confiance est désormais restaurée. L’Eglise, ce n’est pas simplement un qui croit et qui dit aux autres comment il faut croire, mais c’est un qui, pour les autres, a montré les limites de sa foi. Ayant compris qu’il fallait reconnaître la réalité même de la présence du Christ, avec ses frères, Pierre s’incline et rend grâce à Dieu.

Frères et sœurs, inutile de vous faire un dessin, vous avez mille occasions d’éprouver votre foi, vos tempêtes, la réalité de l’Eglise comme notre barque commune où la foi critique chez certains conforte celle des autres. Depuis l’admiration et la joie déclenchées par la multiplication des pains dimanche dernier jusqu’au danger de mort qui nous menace, la foi nous propose une palette variée d’attitudes, où la constante est toujours la présence de Jésus, Dieu fait homme, Créateur et Sauveur, au milieu de notre réalité. Puissions-nous toujours éprouver la réalité de sa présence à nos côtés, même dans nos tempêtes.
Amen.

Publié le 09 août 2026

Row rect Shape Decorative svg added to top

Année 2026-Homélie pour le 19ème dimanche du temps ordinaire (MAHB).

Le doute et la foi. 

 

Est-ce que je crois à un fantôme que je me suis forgé ou bien à la réalité du Fils de Dieu fait homme? Est-ce que je crois à un catalogue d’idées qui forment un joli objet intellectuel, ou est-ce que je crois en quelqu’un que je rencontre au quotidien?

______________________________________________________
Voilà l’un des deux dimanches de l’année où l’Evangile nous met sous le nez la question du doute et de la foi. L’autre dimanche, c’est celui de l’Octave de Pâques avec la figure de saint Thomas, qui veut voir les plaies du Ressuscité pour croire. Et aujourd’hui, c’est à travers la figure de Pierre que la liturgie nous parle du doute.

Reprenons le cadre. Jésus, semble-t-il, désire vraiment être seul. Dimanche dernier, il souhaitait porter le deuil de son cousin Jean-Baptiste que le roi Hérode venait de faire assassiner. Mais, une fois parti au désert, les foules le rejoignent et il les nourrit. Une fois le repas fini, Jésus renvoie et la foule et les disciples et il va enfin, cette fois-ci, pouvoir être un peu seul pour prier son Père.
Les disciples, bien obéissants, se retrouvent donc seuls sur le lac et, « comme d’habitude » allais-je dire, c’est quand vient la tempête qu’on réalise que Dieu n’est plus là. Quand Dieu se tait et que le vacarme du monde, de la haine, de la lutte entre les humains, de la dégradation des biens les plus précieux de notre vie, à la fois nos cadres de vie et les relations de respect et de fraternité entre nous… quand tout cela semble disparaître et se dissoudre, c’est alors que se pose le problème majeur de notre existence chrétienne aujourd’hui. C’est là la figure de Dieu qu’on n’aime pas beaucoup: Dieu se serait retiré de la marche du monde et nous laisserait nous débrouiller avec des problèmes, alors qu’on croyait bien faire en s’embarquant, sur son ordre, au milieu des affaires du monde.
Comme disciples de Jésus, nous croyons en effet à un Dieu absent: « Après son Ascension, Jésus s’est assis à la droite de Dieu » (Mc 16,19) répétons-nous dans le Credo. Mais, est-ce que, vraiment, il nous est plus difficile de croire en Dieu que les disciples ? Est-ce que pour eux c’était plus facile de croire en Jésus Fils de Dieu, eux qui vivaient H24 avec lui, et étaient témoins directs de son enseignement et de ses miracles? La figure de Pierre dans cet Evangile nous montre que ce n’est pas si clair que cela.

Première remarque au sujet de Pierre et de sa barque. On a coutume de parler de « la barque de Pierre » et de voir dans ce frêle esquif battu par la tempête et secouru par Jésus une image de l’Eglise, placée sous la responsabilité de Pierre et conduite par le Christ. Donc on dit « la barque de Pierre ». Mais l’Evangile ne nous dit pas que c’était la barque de Pierre. Ni cette version de Matthieu, ni les épisodes similaires de tempête apaisée chez Luc et Marc. C’est plus tard qu’on a développé cette image. Pierre n’était pas un riche armateur avec une flotte à disposition et on ne sait pas si c’était vraiment sa barque. Ce qui est clair en tout cas, c’est que c’était, pour cette soirée-là ou pour cette nuit-là, la barque des disciples, en nom collectif. Si on fait de cette barque la barque de Pierre, on est tenté de faire de l’Eglise l’Eglise du pape. Mais le pape n’est pas le propriétaire de l’Eglise, qui serait plutôt la SCI de tous les baptisés… On s’est même imaginé que c’était Pierre seul qui avait la parole dans la barque, ce qui a pour effet un peu odieux, quand Pierre s’éloigne à la rencontre de Jésus, de voir le patron essayer de se sauver tout seul comme un mauvais capitaine abandonnant le navire.
Pierre ne fait pas preuve d’un courage extraordinaire, mais il fait tout de même quelque chose d’exemplaire. Tout le monde dans la barque, lui compris, pense que Jésus est un fantôme. Et Pierre se dit: « Si tu n’es pas un fantôme, je voudrais voir si tu es capable de me sauver moi aussi dans la tempête en marchant sur les eaux ». On pourrait critiquer Pierre parce qu’il aurait cherché des preuves matérielles pour être conforté dans sa foi mais ce n’est pas tout à fait ça. Au contraire, jusqu’ici il a bel et bien cru en Jésus… mais il se demande si ça tient, si ça passe le test de la tempête qui menace sa vie. Il pousse Jésus dans ses retranchements en lui disant : « Si tu n’es ni un fantôme, ni une illusion, tu dois me sauver! » La seule chose qu’on pourrait reprocher à Pierre dans son comportement, c’est peut-être de vouloir se sauver tout seul car en sautant de la barque, il laisse les autres continuer à ramer au milieu des vagues. Mais dans cette interrogation, il a le courage de poser la question de la réalité de la foi. C’est là un des aspects fondamentaux du ministère de Pierre. Il ne consiste pas à croire à notre place ou à nous dire ce qu’il faut croire, mais il nous interroge: « Si croire est ardu, si votre foi est difficile, si vous la prenez pour une illusion, si vous êtes tentés de penser que Jésus est un fantôme ou une projection de votre esprit, alors essayez d’éprouver que ce n’en est pas un, qu’il est réel, et trouvez le lieu au milieu de la tempête où, en criant vers lui il vient vous tendre la main ».
Autrement dit, paradoxalement dans cette histoire, le plus important est l’attitude critique de Pierre qui va chercher le premier à savoir s’il s’agit ou non d’un fantôme, il va vouloir le premier vérifier si sa foi tient ou non. Ce n’est peut-être pas très adroit comme manière de procéder mais c’est le propre du ministère de Pierre: il sort « hors de lui-même » pour vérifier, dans la tempête, la qualité de sa foi, en la soumettant à une critique radicale, en s’exposant à la mort, pour retrouver Jésus. Et il le fait au nom de tous les disciples, ses frères. Jésus ne dira pas autre chose, à la fin de l’Evangile de Luc, quand il confirme Pierre dans sa mission de premier parmi les Douze en lui disant : « Quand tu seras revenu [dans la foi], affermis tes frères » (Lc 22,32).

Dans notre foi, au lieu de se dire: « J’y crois parce que le pape l’a dit » ou « parce que l’Eglise l’enseigne », ce qui est une réaction très commune et très paresseuse parmi les baptisés, on devrait plutôt se poser la question: « Est-ce que je crois à un fantôme que je me suis forgé ou bien à la réalité du Fils de Dieu fait homme? Est-ce que je crois à un catalogue d’idées qui forment un joli objet intellectuel, ou est-ce que je crois en quelqu’un que je rencontre au quotidien? Est-ce que Jésus-Sauveur me rejoint au milieu de ma réalité pleine de tempêtes, de doutes existentiels, est-ce que ma foi est réelle, c’est-à-dire: est-ce que les ressources de la foi rencontrent ma réalité, notre réalité, tissée aussi de doutes, de crises, de manques de confiance etc. ? » C’est, je crois, la seule vraie question.

 

Pierre a donc quand même le courage de se jeter hors de la barque et d’aller à la rencontre du Christ. Si Pierre est un héros de la foi, c’est parce qu’il a accepté la mise à l’épreuve de sa foi, il a osé le doute et la critique. Mais il faut bien faire attention à ce que l’on fait: si on accomplit ce geste critique simplement pour trouver ou restaurer une certitude en soi-même afin de se dire: « Ça y est c’est bon, j’ai testé la validité de ma foi en lui trouvant un ancrage matériel ou rationnel », on risque fort de se casser la figure.

L’itinéraire de foi que Pierre nous montre est celui d’une critique qui fait jaillir la confiance. Non seulement pour lui-même, mais pour tous les disciples. Pierre n’est pas le maître de la foi de ses frères, mais il en est le serviteur. La figure de Pierre nous dit que si on croit seulement parce que ça nous plaît de croire à nos illusions, à nos fantasmes, parce que ça fait chaud au cœur, on passe à côté du sujet. Mais si au contraire on croit pour rejoindre tout à la fois la réalité de Dieu fait homme, la réalité de la vie des hommes et la réalité de notre propre vie, alors la foi change tout. Alors que Pierre commence à s’enfoncer, le Christ lui dit: « Tu n’as pas eu assez la foi, tu m’as défié comme si je n’étais pas réel, mais je suis bien réel et je suis là. Et la foi, c’est d’accepter que je sois la réalité, que je me tienne toujours à tes côtés, même si, à certains moments, tu as l’impression que tu te fais mener en bateau et que la tempête continue, car la foi n’est pas là pour répondre à quoi que ce soit comme un catalogue de solutions à des problèmes, mais elle est là, je suis là, avec toi dans la tempête». La foi, c’est ça.

Dernier petit détail qui devrait nous faire réfléchir, à la toute fin de l’épisode: quand Pierre est remonté dans la barque, avec Jésus, ce n’est pas Pierre qui s’incline devant Jésus, mais tous les disciples qui sont dans la barque. La foi de Pierre a rejailli sur les autres, dont la confiance est désormais restaurée. L’Eglise, ce n’est pas simplement un qui croit et qui dit aux autres comment il faut croire, mais c’est un qui, pour les autres, a montré les limites de sa foi. Ayant compris qu’il fallait reconnaître la réalité même de la présence du Christ, avec ses frères, Pierre s’incline et rend grâce à Dieu.

Frères et sœurs, inutile de vous faire un dessin, vous avez mille occasions d’éprouver votre foi, vos tempêtes, la réalité de l’Eglise comme notre barque commune où la foi critique chez certains conforte celle des autres. Depuis l’admiration et la joie déclenchées par la multiplication des pains dimanche dernier jusqu’au danger de mort qui nous menace, la foi nous propose une palette variée d’attitudes, où la constante est toujours la présence de Jésus, Dieu fait homme, Créateur et Sauveur, au milieu de notre réalité. Puissions-nous toujours éprouver la réalité de sa présence à nos côtés, même dans nos tempêtes.
Amen.

Publié le 09 août 2026

Row rect Shape Decorative svg added to top

Année 2026-Homélie pour le 19ème dimanche du temps ordinaire (MAHB).

saint pierre pénitent

Le doute et la foi. 

 

Est-ce que je crois à un fantôme que je me suis forgé ou bien à la réalité du Fils de Dieu fait homme? Est-ce que je crois à un catalogue d’idées qui forment un joli objet intellectuel, ou est-ce que je crois en quelqu’un que je rencontre au quotidien?

______________________________________________________
Voilà l’un des deux dimanches de l’année où l’Evangile nous met sous le nez la question du doute et de la foi. L’autre dimanche, c’est celui de l’Octave de Pâques avec la figure de saint Thomas, qui veut voir les plaies du Ressuscité pour croire. Et aujourd’hui, c’est à travers la figure de Pierre que la liturgie nous parle du doute.

Reprenons le cadre. Jésus, semble-t-il, désire vraiment être seul. Dimanche dernier, il souhaitait porter le deuil de son cousin Jean-Baptiste que le roi Hérode venait de faire assassiner. Mais, une fois parti au désert, les foules le rejoignent et il les nourrit. Une fois le repas fini, Jésus renvoie et la foule et les disciples et il va enfin, cette fois-ci, pouvoir être un peu seul pour prier son Père.
Les disciples, bien obéissants, se retrouvent donc seuls sur le lac et, « comme d’habitude » allais-je dire, c’est quand vient la tempête qu’on réalise que Dieu n’est plus là. Quand Dieu se tait et que le vacarme du monde, de la haine, de la lutte entre les humains, de la dégradation des biens les plus précieux de notre vie, à la fois nos cadres de vie et les relations de respect et de fraternité entre nous… quand tout cela semble disparaître et se dissoudre, c’est alors que se pose le problème majeur de notre existence chrétienne aujourd’hui. C’est là la figure de Dieu qu’on n’aime pas beaucoup: Dieu se serait retiré de la marche du monde et nous laisserait nous débrouiller avec des problèmes, alors qu’on croyait bien faire en s’embarquant, sur son ordre, au milieu des affaires du monde.
Comme disciples de Jésus, nous croyons en effet à un Dieu absent: « Après son Ascension, Jésus s’est assis à la droite de Dieu » (Mc 16,19) répétons-nous dans le Credo. Mais, est-ce que, vraiment, il nous est plus difficile de croire en Dieu que les disciples ? Est-ce que pour eux c’était plus facile de croire en Jésus Fils de Dieu, eux qui vivaient H24 avec lui, et étaient témoins directs de son enseignement et de ses miracles? La figure de Pierre dans cet Evangile nous montre que ce n’est pas si clair que cela.

Première remarque au sujet de Pierre et de sa barque. On a coutume de parler de « la barque de Pierre » et de voir dans ce frêle esquif battu par la tempête et secouru par Jésus une image de l’Eglise, placée sous la responsabilité de Pierre et conduite par le Christ. Donc on dit « la barque de Pierre ». Mais l’Evangile ne nous dit pas que c’était la barque de Pierre. Ni cette version de Matthieu, ni les épisodes similaires de tempête apaisée chez Luc et Marc. C’est plus tard qu’on a développé cette image. Pierre n’était pas un riche armateur avec une flotte à disposition et on ne sait pas si c’était vraiment sa barque. Ce qui est clair en tout cas, c’est que c’était, pour cette soirée-là ou pour cette nuit-là, la barque des disciples, en nom collectif. Si on fait de cette barque la barque de Pierre, on est tenté de faire de l’Eglise l’Eglise du pape. Mais le pape n’est pas le propriétaire de l’Eglise, qui serait plutôt la SCI de tous les baptisés… On s’est même imaginé que c’était Pierre seul qui avait la parole dans la barque, ce qui a pour effet un peu odieux, quand Pierre s’éloigne à la rencontre de Jésus, de voir le patron essayer de se sauver tout seul comme un mauvais capitaine abandonnant le navire.
Pierre ne fait pas preuve d’un courage extraordinaire, mais il fait tout de même quelque chose d’exemplaire. Tout le monde dans la barque, lui compris, pense que Jésus est un fantôme. Et Pierre se dit: « Si tu n’es pas un fantôme, je voudrais voir si tu es capable de me sauver moi aussi dans la tempête en marchant sur les eaux ». On pourrait critiquer Pierre parce qu’il aurait cherché des preuves matérielles pour être conforté dans sa foi mais ce n’est pas tout à fait ça. Au contraire, jusqu’ici il a bel et bien cru en Jésus… mais il se demande si ça tient, si ça passe le test de la tempête qui menace sa vie. Il pousse Jésus dans ses retranchements en lui disant : « Si tu n’es ni un fantôme, ni une illusion, tu dois me sauver! » La seule chose qu’on pourrait reprocher à Pierre dans son comportement, c’est peut-être de vouloir se sauver tout seul car en sautant de la barque, il laisse les autres continuer à ramer au milieu des vagues. Mais dans cette interrogation, il a le courage de poser la question de la réalité de la foi. C’est là un des aspects fondamentaux du ministère de Pierre. Il ne consiste pas à croire à notre place ou à nous dire ce qu’il faut croire, mais il nous interroge: « Si croire est ardu, si votre foi est difficile, si vous la prenez pour une illusion, si vous êtes tentés de penser que Jésus est un fantôme ou une projection de votre esprit, alors essayez d’éprouver que ce n’en est pas un, qu’il est réel, et trouvez le lieu au milieu de la tempête où, en criant vers lui il vient vous tendre la main ».
Autrement dit, paradoxalement dans cette histoire, le plus important est l’attitude critique de Pierre qui va chercher le premier à savoir s’il s’agit ou non d’un fantôme, il va vouloir le premier vérifier si sa foi tient ou non. Ce n’est peut-être pas très adroit comme manière de procéder mais c’est le propre du ministère de Pierre: il sort « hors de lui-même » pour vérifier, dans la tempête, la qualité de sa foi, en la soumettant à une critique radicale, en s’exposant à la mort, pour retrouver Jésus. Et il le fait au nom de tous les disciples, ses frères. Jésus ne dira pas autre chose, à la fin de l’Evangile de Luc, quand il confirme Pierre dans sa mission de premier parmi les Douze en lui disant : « Quand tu seras revenu [dans la foi], affermis tes frères » (Lc 22,32).

Dans notre foi, au lieu de se dire: « J’y crois parce que le pape l’a dit » ou « parce que l’Eglise l’enseigne », ce qui est une réaction très commune et très paresseuse parmi les baptisés, on devrait plutôt se poser la question: « Est-ce que je crois à un fantôme que je me suis forgé ou bien à la réalité du Fils de Dieu fait homme? Est-ce que je crois à un catalogue d’idées qui forment un joli objet intellectuel, ou est-ce que je crois en quelqu’un que je rencontre au quotidien? Est-ce que Jésus-Sauveur me rejoint au milieu de ma réalité pleine de tempêtes, de doutes existentiels, est-ce que ma foi est réelle, c’est-à-dire: est-ce que les ressources de la foi rencontrent ma réalité, notre réalité, tissée aussi de doutes, de crises, de manques de confiance etc. ? » C’est, je crois, la seule vraie question.

 

Pierre a donc quand même le courage de se jeter hors de la barque et d’aller à la rencontre du Christ. Si Pierre est un héros de la foi, c’est parce qu’il a accepté la mise à l’épreuve de sa foi, il a osé le doute et la critique. Mais il faut bien faire attention à ce que l’on fait: si on accomplit ce geste critique simplement pour trouver ou restaurer une certitude en soi-même afin de se dire: « Ça y est c’est bon, j’ai testé la validité de ma foi en lui trouvant un ancrage matériel ou rationnel », on risque fort de se casser la figure.

L’itinéraire de foi que Pierre nous montre est celui d’une critique qui fait jaillir la confiance. Non seulement pour lui-même, mais pour tous les disciples. Pierre n’est pas le maître de la foi de ses frères, mais il en est le serviteur. La figure de Pierre nous dit que si on croit seulement parce que ça nous plaît de croire à nos illusions, à nos fantasmes, parce que ça fait chaud au cœur, on passe à côté du sujet. Mais si au contraire on croit pour rejoindre tout à la fois la réalité de Dieu fait homme, la réalité de la vie des hommes et la réalité de notre propre vie, alors la foi change tout. Alors que Pierre commence à s’enfoncer, le Christ lui dit: « Tu n’as pas eu assez la foi, tu m’as défié comme si je n’étais pas réel, mais je suis bien réel et je suis là. Et la foi, c’est d’accepter que je sois la réalité, que je me tienne toujours à tes côtés, même si, à certains moments, tu as l’impression que tu te fais mener en bateau et que la tempête continue, car la foi n’est pas là pour répondre à quoi que ce soit comme un catalogue de solutions à des problèmes, mais elle est là, je suis là, avec toi dans la tempête». La foi, c’est ça.

Dernier petit détail qui devrait nous faire réfléchir, à la toute fin de l’épisode: quand Pierre est remonté dans la barque, avec Jésus, ce n’est pas Pierre qui s’incline devant Jésus, mais tous les disciples qui sont dans la barque. La foi de Pierre a rejailli sur les autres, dont la confiance est désormais restaurée. L’Eglise, ce n’est pas simplement un qui croit et qui dit aux autres comment il faut croire, mais c’est un qui, pour les autres, a montré les limites de sa foi. Ayant compris qu’il fallait reconnaître la réalité même de la présence du Christ, avec ses frères, Pierre s’incline et rend grâce à Dieu.

Frères et sœurs, inutile de vous faire un dessin, vous avez mille occasions d’éprouver votre foi, vos tempêtes, la réalité de l’Eglise comme notre barque commune où la foi critique chez certains conforte celle des autres. Depuis l’admiration et la joie déclenchées par la multiplication des pains dimanche dernier jusqu’au danger de mort qui nous menace, la foi nous propose une palette variée d’attitudes, où la constante est toujours la présence de Jésus, Dieu fait homme, Créateur et Sauveur, au milieu de notre réalité. Puissions-nous toujours éprouver la réalité de sa présence à nos côtés, même dans nos tempêtes.
Amen.

Dans ce dossier

Publié le 09 août 2026