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Année 2026-Homélie pour le 18ème dimanche du temps ordinaire (MAHB).

la multiplication des pains le miracle

La conversion.       

 

L’Evangile n’est jamais la mauvaise nouvelle de notre condamnation, mais toujours la bonne nouvelle du salut. l’Evangile d’aujourd’hui nous montre bien comment fonctionne un miracle qui ramène à la vie ceux qui dépérissent dans la désolation. La mauvaise conscience me dit que je peux changer, ou plutôt: que je peux me convertir.

 

______________________________________________________

Ces dernières semaines, il m’a été difficile, dans ma prière, de parler à Jésus de ce que nous vivons collectivement et qui nous a saisis ces derniers temps. Je veux parler de ces canicules répétées qui fatiguent les corps autant que les esprits en écrasant des millions de personne sous la chaleur et en nous empêchant de trouver le sommeil. Ces canicules qui épuisent aussi la terre en empêchant les cultures de lever, menaçant notre pain quotidien des mois à venir. Et ces incendies d’une ampleur jusqu’alors inconnue dans notre pays et qui inquiètent profondément, en menaçant non seulement les modes de vie de régions entières mais même jusqu’à la simple possibilité de vivre dans telle ou telle région. C’est une angoisse existentielle qui nous a touchés, pour ne rien dire de celles et ceux directement concernés, qui ont tout perdu dans les flammes ou se sont battus contre elles. Devant une forêt calcinée sur des milliers d’hectares et des centaines de maisons en cendres, beaucoup sont en deuil ces temps-ci. Deuil d’un passé heureux, deuil d’un présent estival et insouciant, et deuil d’un avenir devenu désormais impossible.

Si je vous parle de ce sentiment de désolation, c’est que Jésus est lui-même en deuil dans l’Evangile de ce jour. Jean-Baptiste vient d’être arrêté puis mis à mort par Hérode, et Jésus se retire au désert, prenant le deuil de son ami et cousin, et peut-être aussi par peur de ce qui pourrait lui arriver, à lui, alors que sa mission est loin d’être accomplie. Il est suivi par les foules, qui elles aussi sont désemparées devant la disparition du Baptiste, devant ce qui est vécu comme une tragédie, comme la fin abrupte d’une promesse non réalisée, comme un espoir subitement douché.
Vous vous souvenez des circonstances de la mort de Jean-Baptiste, racontée quelques versets plus haut, vous connaissez cette scène: le banquet d’anniversaire donné par Hérode, le serment qu’il prononce, devant témoins, à la jeune Salomé qui a dansé pour lui, et les manigances de sa mère Hérodiade pour « se faire » Jean le Baptiste en exigeant sa mort immédiate. C’est que, Hérode nourrissait des sentiments ambivalents à l’égard de Jean-Baptiste. Il aimait l’écouter, nous dit l’Evangile, mais Jean-Baptiste n’était pas tendre avec lui, en lui rappelant qu’il n’avait pas le droit de prendre la femme de son frère. Jean-Baptiste, c’est la mauvaise conscience d’Hérode. Personne n’aime écouter sa mauvaise conscience. Personne n’aime cette petite voix intérieure qui nous rappelle nos manquements, nos insuffisances, nos défauts, nos fautes, notre péché parfois.

Mais la mauvaise conscience, est en fait… bonne! Elle est utile. Elle nous rappelle que nous avons le choix, que ce qui a été le résultat de nos choix aurait pu être autrement, elle nous rappelle que nous sommes libres, libres de choisir, le bien ou le mal. La mauvaise conscience me dit que je peux changer, ou plutôt: que je peux me convertir. Car: on ne change pas, ou pas tellement, dans la vie, mais on se convertit. On ne se change pas à la force du poignet, mais on se laisse convertir en se laissant regarder, aimer et attirer par le Seigneur, pour apprendre à regarder avec lui toute chose de plus haut, du même regard que le sien: un regard d’amour bienveillant. Le regret de la faute me rappelle que je peux choisir de suivre le Christ, et c’est là que la « mauvaise conscience » joue son rôle utile d’aiguillon. Si je reviens aux canicules et aux incendies, peut-être est-ce là une partie du problème de ma prière, où je n’ai pas envie de parler à Dieu de ce que je vis, parce que je vois bien que regarder avec lui la situation, ma situation, notre situation de crise, pourrait bien me conduire à me convertir, et donc à changer des choses dans ma manière de vivre. « Notre maison brûle, et nous regardons ailleurs », disait il y a 25 ans un homme politique. Regarder la situation en face, c’est aussi se regarder soi. Regarder un paysage de cendres, c’est aussi contempler la mort à laquelle participent nos choix. Car il y a urgence, et on sent bien qu’il s’agit là d’un problème auquel il va bien falloir faire quelque chose. Mais qui ? Moi ?

Il ne s’agit pas de culpabiliser pour se flageller en se lamentant que tout est perdu, car l’Evangile n’est jamais la mauvaise nouvelle de notre condamnation, mais toujours la bonne nouvelle du salut. Il ne s’agit pas non plus de se réfugier dans l’espérance enfantine d’une solution qui viendrait tout cuit d’en-haut pendant que nous attendons les bras croisés, qu’on place son espoir dans une solution politique, dans un homme ou une femme providentielle dans son rôle de chef qui aurait réponse à tout, ou dans le Seigneur Tout-Puissant, qui lui non plus n’agira pas sans nous ni contre nous. Non, l’Evangile d’aujourd’hui nous montre bien aujourd’hui comment fonctionne un miracle qui ramène à la vie ceux qui dépérissent dans la désolation.

Regardez d’abord comment les foules deviennent la foule. Matthieu change de terme au milieu de son récit. LES foules en deuil et sans espoir suivent Jésus, pour devenir LA foule assise sur l’herbe. La masse informe des affamés devient une communauté organisée. Dans d’autres récits du même miracle, on nous raconte comment Jésus fait asseoir les gens par groupes de 50. En bon ordre. L’action de Dieu au milieu du désordre du monde, c’est d’organiser. Il en va ainsi dès le début de la création: Dieu sépare la lumière des ténèbres, les eaux de la terre, et le tohu-bohu des origines, c’est à dire littéralement en hébreu le chaos, le désordre originel, devient un lieu de clarté. Là est l’action propre de Dieu.

Les disciples ne comprennent pas tout de suite. Eux, ils voulaient que chacun se débrouille. La crise, ce n’est pas leur affaire. « Renvoie-les donc, que chacun aille s’acheter à manger ». La débrouille, le mérite individuel. Que chacun s’adapte, comme il le peut. Petite musique du « y’a qu’à – faut qu’on », ritournelle individualiste du « moi en tout cas j’ai ma solution perso » : il est bien difficile de résister à cela… Jésus rappelle les disciples à leurs responsabilités. Jésus nous rappelle à notre devoir: « Donnez-leur vous-mêmes à manger ». Terrible responsabilité qui nous est confiée. On entend là les accents du chapitre 25 de Matthieu: « J’avais faim et vous ne m’avez pas donné à manger, étranger et vous ne m’avez pas accueilli, nu et vous ne m’avez pas vêtu »… « Donnez-leur vous-mêmes à manger »: il va bien falloir lâcher ces cinq pains et deux poissons qu’on gardait précieusement pour soi parce qu’on savait qu’on allait en avoir rudement besoin le moment venu. Mais Jésus n’agira pas contre nous ni sans nous. Pour qu’il puisse remplir les mains de tous, il faudra que tous ouvrent leurs mains. On ne peut pas rester les bras croisés, attendant le miracle, sans se retrousser les manches pour participer à l’œuvre de Dieu. Lui, il agit avant, en organisant la foule; il agit après, en multipliant les dons; mais ce qui est au milieu, l’instant décisif, il est entre nos mains à nous, ouvertes: les cinq pains et deux poissons qui sont miens et qui, si j’accepte de les faire nôtres deviennent surabondants au point de nourrir bien plus que la foule présente, car là encore est le propre de Dieu, dans ce débordement. Ce que j’avais ne m’est pas enlevé, mais en le donnant librement je l’ai retrouvé car il m’est redonné.

Le dégoût, ou l’impuissance endeuillée, ce silence embarrassé que je pouvais sentir dans ma prière devant cette terre désolée, peut alors se teinter d’espérance. Rien de punitif, pas de culpabilité déplacée, mais un regard ajusté, qui commence par moi, par ce que j’ai entre les mains, et que je suis invité à présenter au Seigneur en gardant les yeux fixés autant sur lui que sur le monde à servir car il a besoin de moi. C’est ainsi que commence la conversion. Dans un instant, en présentant au Seigneur le pain et le vin, c’est toute notre vie, pauvre et humble, que nous allons offrir au Seigneur pour que, dans la communion, il nous la rende, investie de sa grâce, vie surabondante et féconde. C’est ainsi que le miracle s’accomplit.
Amen.

Publié le 02 août 2026

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Année 2026-Homélie pour le 18ème dimanche du temps ordinaire (MAHB).

La conversion.       

 

L’Evangile n’est jamais la mauvaise nouvelle de notre condamnation, mais toujours la bonne nouvelle du salut. l’Evangile d’aujourd’hui nous montre bien comment fonctionne un miracle qui ramène à la vie ceux qui dépérissent dans la désolation. La mauvaise conscience me dit que je peux changer, ou plutôt: que je peux me convertir.

 

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Ces dernières semaines, il m’a été difficile, dans ma prière, de parler à Jésus de ce que nous vivons collectivement et qui nous a saisis ces derniers temps. Je veux parler de ces canicules répétées qui fatiguent les corps autant que les esprits en écrasant des millions de personne sous la chaleur et en nous empêchant de trouver le sommeil. Ces canicules qui épuisent aussi la terre en empêchant les cultures de lever, menaçant notre pain quotidien des mois à venir. Et ces incendies d’une ampleur jusqu’alors inconnue dans notre pays et qui inquiètent profondément, en menaçant non seulement les modes de vie de régions entières mais même jusqu’à la simple possibilité de vivre dans telle ou telle région. C’est une angoisse existentielle qui nous a touchés, pour ne rien dire de celles et ceux directement concernés, qui ont tout perdu dans les flammes ou se sont battus contre elles. Devant une forêt calcinée sur des milliers d’hectares et des centaines de maisons en cendres, beaucoup sont en deuil ces temps-ci. Deuil d’un passé heureux, deuil d’un présent estival et insouciant, et deuil d’un avenir devenu désormais impossible.

Si je vous parle de ce sentiment de désolation, c’est que Jésus est lui-même en deuil dans l’Evangile de ce jour. Jean-Baptiste vient d’être arrêté puis mis à mort par Hérode, et Jésus se retire au désert, prenant le deuil de son ami et cousin, et peut-être aussi par peur de ce qui pourrait lui arriver, à lui, alors que sa mission est loin d’être accomplie. Il est suivi par les foules, qui elles aussi sont désemparées devant la disparition du Baptiste, devant ce qui est vécu comme une tragédie, comme la fin abrupte d’une promesse non réalisée, comme un espoir subitement douché.
Vous vous souvenez des circonstances de la mort de Jean-Baptiste, racontée quelques versets plus haut, vous connaissez cette scène: le banquet d’anniversaire donné par Hérode, le serment qu’il prononce, devant témoins, à la jeune Salomé qui a dansé pour lui, et les manigances de sa mère Hérodiade pour « se faire » Jean le Baptiste en exigeant sa mort immédiate. C’est que, Hérode nourrissait des sentiments ambivalents à l’égard de Jean-Baptiste. Il aimait l’écouter, nous dit l’Evangile, mais Jean-Baptiste n’était pas tendre avec lui, en lui rappelant qu’il n’avait pas le droit de prendre la femme de son frère. Jean-Baptiste, c’est la mauvaise conscience d’Hérode. Personne n’aime écouter sa mauvaise conscience. Personne n’aime cette petite voix intérieure qui nous rappelle nos manquements, nos insuffisances, nos défauts, nos fautes, notre péché parfois.

Mais la mauvaise conscience, est en fait… bonne! Elle est utile. Elle nous rappelle que nous avons le choix, que ce qui a été le résultat de nos choix aurait pu être autrement, elle nous rappelle que nous sommes libres, libres de choisir, le bien ou le mal. La mauvaise conscience me dit que je peux changer, ou plutôt: que je peux me convertir. Car: on ne change pas, ou pas tellement, dans la vie, mais on se convertit. On ne se change pas à la force du poignet, mais on se laisse convertir en se laissant regarder, aimer et attirer par le Seigneur, pour apprendre à regarder avec lui toute chose de plus haut, du même regard que le sien: un regard d’amour bienveillant. Le regret de la faute me rappelle que je peux choisir de suivre le Christ, et c’est là que la « mauvaise conscience » joue son rôle utile d’aiguillon. Si je reviens aux canicules et aux incendies, peut-être est-ce là une partie du problème de ma prière, où je n’ai pas envie de parler à Dieu de ce que je vis, parce que je vois bien que regarder avec lui la situation, ma situation, notre situation de crise, pourrait bien me conduire à me convertir, et donc à changer des choses dans ma manière de vivre. « Notre maison brûle, et nous regardons ailleurs », disait il y a 25 ans un homme politique. Regarder la situation en face, c’est aussi se regarder soi. Regarder un paysage de cendres, c’est aussi contempler la mort à laquelle participent nos choix. Car il y a urgence, et on sent bien qu’il s’agit là d’un problème auquel il va bien falloir faire quelque chose. Mais qui ? Moi ?

Il ne s’agit pas de culpabiliser pour se flageller en se lamentant que tout est perdu, car l’Evangile n’est jamais la mauvaise nouvelle de notre condamnation, mais toujours la bonne nouvelle du salut. Il ne s’agit pas non plus de se réfugier dans l’espérance enfantine d’une solution qui viendrait tout cuit d’en-haut pendant que nous attendons les bras croisés, qu’on place son espoir dans une solution politique, dans un homme ou une femme providentielle dans son rôle de chef qui aurait réponse à tout, ou dans le Seigneur Tout-Puissant, qui lui non plus n’agira pas sans nous ni contre nous. Non, l’Evangile d’aujourd’hui nous montre bien aujourd’hui comment fonctionne un miracle qui ramène à la vie ceux qui dépérissent dans la désolation.

Regardez d’abord comment les foules deviennent la foule. Matthieu change de terme au milieu de son récit. LES foules en deuil et sans espoir suivent Jésus, pour devenir LA foule assise sur l’herbe. La masse informe des affamés devient une communauté organisée. Dans d’autres récits du même miracle, on nous raconte comment Jésus fait asseoir les gens par groupes de 50. En bon ordre. L’action de Dieu au milieu du désordre du monde, c’est d’organiser. Il en va ainsi dès le début de la création: Dieu sépare la lumière des ténèbres, les eaux de la terre, et le tohu-bohu des origines, c’est à dire littéralement en hébreu le chaos, le désordre originel, devient un lieu de clarté. Là est l’action propre de Dieu.

Les disciples ne comprennent pas tout de suite. Eux, ils voulaient que chacun se débrouille. La crise, ce n’est pas leur affaire. « Renvoie-les donc, que chacun aille s’acheter à manger ». La débrouille, le mérite individuel. Que chacun s’adapte, comme il le peut. Petite musique du « y’a qu’à – faut qu’on », ritournelle individualiste du « moi en tout cas j’ai ma solution perso » : il est bien difficile de résister à cela… Jésus rappelle les disciples à leurs responsabilités. Jésus nous rappelle à notre devoir: « Donnez-leur vous-mêmes à manger ». Terrible responsabilité qui nous est confiée. On entend là les accents du chapitre 25 de Matthieu: « J’avais faim et vous ne m’avez pas donné à manger, étranger et vous ne m’avez pas accueilli, nu et vous ne m’avez pas vêtu »… « Donnez-leur vous-mêmes à manger »: il va bien falloir lâcher ces cinq pains et deux poissons qu’on gardait précieusement pour soi parce qu’on savait qu’on allait en avoir rudement besoin le moment venu. Mais Jésus n’agira pas contre nous ni sans nous. Pour qu’il puisse remplir les mains de tous, il faudra que tous ouvrent leurs mains. On ne peut pas rester les bras croisés, attendant le miracle, sans se retrousser les manches pour participer à l’œuvre de Dieu. Lui, il agit avant, en organisant la foule; il agit après, en multipliant les dons; mais ce qui est au milieu, l’instant décisif, il est entre nos mains à nous, ouvertes: les cinq pains et deux poissons qui sont miens et qui, si j’accepte de les faire nôtres deviennent surabondants au point de nourrir bien plus que la foule présente, car là encore est le propre de Dieu, dans ce débordement. Ce que j’avais ne m’est pas enlevé, mais en le donnant librement je l’ai retrouvé car il m’est redonné.

Le dégoût, ou l’impuissance endeuillée, ce silence embarrassé que je pouvais sentir dans ma prière devant cette terre désolée, peut alors se teinter d’espérance. Rien de punitif, pas de culpabilité déplacée, mais un regard ajusté, qui commence par moi, par ce que j’ai entre les mains, et que je suis invité à présenter au Seigneur en gardant les yeux fixés autant sur lui que sur le monde à servir car il a besoin de moi. C’est ainsi que commence la conversion. Dans un instant, en présentant au Seigneur le pain et le vin, c’est toute notre vie, pauvre et humble, que nous allons offrir au Seigneur pour que, dans la communion, il nous la rende, investie de sa grâce, vie surabondante et féconde. C’est ainsi que le miracle s’accomplit.
Amen.

Publié le 02 août 2026

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Année 2026-Homélie pour le 18ème dimanche du temps ordinaire (MAHB).

la multiplication des pains le miracle

La conversion.       

 

L’Evangile n’est jamais la mauvaise nouvelle de notre condamnation, mais toujours la bonne nouvelle du salut. l’Evangile d’aujourd’hui nous montre bien comment fonctionne un miracle qui ramène à la vie ceux qui dépérissent dans la désolation. La mauvaise conscience me dit que je peux changer, ou plutôt: que je peux me convertir.

 

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Ces dernières semaines, il m’a été difficile, dans ma prière, de parler à Jésus de ce que nous vivons collectivement et qui nous a saisis ces derniers temps. Je veux parler de ces canicules répétées qui fatiguent les corps autant que les esprits en écrasant des millions de personne sous la chaleur et en nous empêchant de trouver le sommeil. Ces canicules qui épuisent aussi la terre en empêchant les cultures de lever, menaçant notre pain quotidien des mois à venir. Et ces incendies d’une ampleur jusqu’alors inconnue dans notre pays et qui inquiètent profondément, en menaçant non seulement les modes de vie de régions entières mais même jusqu’à la simple possibilité de vivre dans telle ou telle région. C’est une angoisse existentielle qui nous a touchés, pour ne rien dire de celles et ceux directement concernés, qui ont tout perdu dans les flammes ou se sont battus contre elles. Devant une forêt calcinée sur des milliers d’hectares et des centaines de maisons en cendres, beaucoup sont en deuil ces temps-ci. Deuil d’un passé heureux, deuil d’un présent estival et insouciant, et deuil d’un avenir devenu désormais impossible.

Si je vous parle de ce sentiment de désolation, c’est que Jésus est lui-même en deuil dans l’Evangile de ce jour. Jean-Baptiste vient d’être arrêté puis mis à mort par Hérode, et Jésus se retire au désert, prenant le deuil de son ami et cousin, et peut-être aussi par peur de ce qui pourrait lui arriver, à lui, alors que sa mission est loin d’être accomplie. Il est suivi par les foules, qui elles aussi sont désemparées devant la disparition du Baptiste, devant ce qui est vécu comme une tragédie, comme la fin abrupte d’une promesse non réalisée, comme un espoir subitement douché.
Vous vous souvenez des circonstances de la mort de Jean-Baptiste, racontée quelques versets plus haut, vous connaissez cette scène: le banquet d’anniversaire donné par Hérode, le serment qu’il prononce, devant témoins, à la jeune Salomé qui a dansé pour lui, et les manigances de sa mère Hérodiade pour « se faire » Jean le Baptiste en exigeant sa mort immédiate. C’est que, Hérode nourrissait des sentiments ambivalents à l’égard de Jean-Baptiste. Il aimait l’écouter, nous dit l’Evangile, mais Jean-Baptiste n’était pas tendre avec lui, en lui rappelant qu’il n’avait pas le droit de prendre la femme de son frère. Jean-Baptiste, c’est la mauvaise conscience d’Hérode. Personne n’aime écouter sa mauvaise conscience. Personne n’aime cette petite voix intérieure qui nous rappelle nos manquements, nos insuffisances, nos défauts, nos fautes, notre péché parfois.

Mais la mauvaise conscience, est en fait… bonne! Elle est utile. Elle nous rappelle que nous avons le choix, que ce qui a été le résultat de nos choix aurait pu être autrement, elle nous rappelle que nous sommes libres, libres de choisir, le bien ou le mal. La mauvaise conscience me dit que je peux changer, ou plutôt: que je peux me convertir. Car: on ne change pas, ou pas tellement, dans la vie, mais on se convertit. On ne se change pas à la force du poignet, mais on se laisse convertir en se laissant regarder, aimer et attirer par le Seigneur, pour apprendre à regarder avec lui toute chose de plus haut, du même regard que le sien: un regard d’amour bienveillant. Le regret de la faute me rappelle que je peux choisir de suivre le Christ, et c’est là que la « mauvaise conscience » joue son rôle utile d’aiguillon. Si je reviens aux canicules et aux incendies, peut-être est-ce là une partie du problème de ma prière, où je n’ai pas envie de parler à Dieu de ce que je vis, parce que je vois bien que regarder avec lui la situation, ma situation, notre situation de crise, pourrait bien me conduire à me convertir, et donc à changer des choses dans ma manière de vivre. « Notre maison brûle, et nous regardons ailleurs », disait il y a 25 ans un homme politique. Regarder la situation en face, c’est aussi se regarder soi. Regarder un paysage de cendres, c’est aussi contempler la mort à laquelle participent nos choix. Car il y a urgence, et on sent bien qu’il s’agit là d’un problème auquel il va bien falloir faire quelque chose. Mais qui ? Moi ?

Il ne s’agit pas de culpabiliser pour se flageller en se lamentant que tout est perdu, car l’Evangile n’est jamais la mauvaise nouvelle de notre condamnation, mais toujours la bonne nouvelle du salut. Il ne s’agit pas non plus de se réfugier dans l’espérance enfantine d’une solution qui viendrait tout cuit d’en-haut pendant que nous attendons les bras croisés, qu’on place son espoir dans une solution politique, dans un homme ou une femme providentielle dans son rôle de chef qui aurait réponse à tout, ou dans le Seigneur Tout-Puissant, qui lui non plus n’agira pas sans nous ni contre nous. Non, l’Evangile d’aujourd’hui nous montre bien aujourd’hui comment fonctionne un miracle qui ramène à la vie ceux qui dépérissent dans la désolation.

Regardez d’abord comment les foules deviennent la foule. Matthieu change de terme au milieu de son récit. LES foules en deuil et sans espoir suivent Jésus, pour devenir LA foule assise sur l’herbe. La masse informe des affamés devient une communauté organisée. Dans d’autres récits du même miracle, on nous raconte comment Jésus fait asseoir les gens par groupes de 50. En bon ordre. L’action de Dieu au milieu du désordre du monde, c’est d’organiser. Il en va ainsi dès le début de la création: Dieu sépare la lumière des ténèbres, les eaux de la terre, et le tohu-bohu des origines, c’est à dire littéralement en hébreu le chaos, le désordre originel, devient un lieu de clarté. Là est l’action propre de Dieu.

Les disciples ne comprennent pas tout de suite. Eux, ils voulaient que chacun se débrouille. La crise, ce n’est pas leur affaire. « Renvoie-les donc, que chacun aille s’acheter à manger ». La débrouille, le mérite individuel. Que chacun s’adapte, comme il le peut. Petite musique du « y’a qu’à – faut qu’on », ritournelle individualiste du « moi en tout cas j’ai ma solution perso » : il est bien difficile de résister à cela… Jésus rappelle les disciples à leurs responsabilités. Jésus nous rappelle à notre devoir: « Donnez-leur vous-mêmes à manger ». Terrible responsabilité qui nous est confiée. On entend là les accents du chapitre 25 de Matthieu: « J’avais faim et vous ne m’avez pas donné à manger, étranger et vous ne m’avez pas accueilli, nu et vous ne m’avez pas vêtu »… « Donnez-leur vous-mêmes à manger »: il va bien falloir lâcher ces cinq pains et deux poissons qu’on gardait précieusement pour soi parce qu’on savait qu’on allait en avoir rudement besoin le moment venu. Mais Jésus n’agira pas contre nous ni sans nous. Pour qu’il puisse remplir les mains de tous, il faudra que tous ouvrent leurs mains. On ne peut pas rester les bras croisés, attendant le miracle, sans se retrousser les manches pour participer à l’œuvre de Dieu. Lui, il agit avant, en organisant la foule; il agit après, en multipliant les dons; mais ce qui est au milieu, l’instant décisif, il est entre nos mains à nous, ouvertes: les cinq pains et deux poissons qui sont miens et qui, si j’accepte de les faire nôtres deviennent surabondants au point de nourrir bien plus que la foule présente, car là encore est le propre de Dieu, dans ce débordement. Ce que j’avais ne m’est pas enlevé, mais en le donnant librement je l’ai retrouvé car il m’est redonné.

Le dégoût, ou l’impuissance endeuillée, ce silence embarrassé que je pouvais sentir dans ma prière devant cette terre désolée, peut alors se teinter d’espérance. Rien de punitif, pas de culpabilité déplacée, mais un regard ajusté, qui commence par moi, par ce que j’ai entre les mains, et que je suis invité à présenter au Seigneur en gardant les yeux fixés autant sur lui que sur le monde à servir car il a besoin de moi. C’est ainsi que commence la conversion. Dans un instant, en présentant au Seigneur le pain et le vin, c’est toute notre vie, pauvre et humble, que nous allons offrir au Seigneur pour que, dans la communion, il nous la rende, investie de sa grâce, vie surabondante et féconde. C’est ainsi que le miracle s’accomplit.
Amen.

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Publié le 02 août 2026